William Shakespeare est récemment devenu un champ de bataille culturel, utilisé soit comme héritage sacré, soit comme problème idéologique. Le dernier film de Chloé Zhao, Hamnetévite complètement cet argument obsolète. Il n’y a aucune tentative de s’imposer aux intérêts culturels actuels. Il n’existe aucune tentative anhistorique de présenter l’Angleterre élisabéthaine comme multiculturelle. Plutôt que de traiter Shakespeare comme un symbole ou un slogan, il le présente comme un écrivain, un mari et un père façonné par la perte. Ce faisant, le film rétablit tacitement ce que les débats récents ont relégué au second plan : à savoir que la pérennité de Shakespeare ne repose pas sur le pouvoir culturel mais sur sa compréhension du chagrin, de l'amour et de la fragilité humaine.
Hamnet est un film d'une atmosphère et d'une intelligence émotionnelle rares : austère, triste et tranquillement dévastateur. Soutenu par les excellentes performances de Jessie Buckley (Agnes Shakespeare) et Paul Mescal (William) et par un casting de soutien discret mais puissant, le succès n'est pas dû au spectacle mais à l'humeur, à la retenue et à une attention sans sentimentalité au chagrin. Il mérite pleinement les guirlandes qu’il a déjà revêtues.
Situé dans le contexte de l'Angleterre du XVIe siècle ravagée par la peste, le film capture un monde de mystère, de peur et de misère. C’est une société à la merci de forces qu’elle ne peut pas comprendre, et encore moins contrôler. La maladie frappe sans avertissement, sans explication ni remède, et la mort est à la fois banale et barbare dans son caractère inévitable. Hamnet offre un rappel salutaire de la fragilité et de la cruauté de l’existence humaine sans développement et sans science médicale. Il présente un monde prémoderne où la survie est précaire et la souffrance devient routinière.
Ce contexte donne à la tragédie centrale sa puissance émotionnelle. Hamnet, le fils de William et Agnès, meurt de la grippe alors qu'il était enfant. Le récit fictif de cette perte réelle, qui, selon certains, a inspiré William à écrire la tragédie, Hamletest traité avec une sensibilité remarquable. Le film permet au deuil de se déployer lentement et de manière inégale, reflétant la manière dont la perte est réellement vécue : désorientante, déroutante et inévitable. Le silence, les gestes et l'absence en disent plus que le dialogue. Hamnet n’est pas du « porno de tristesse », comme le prétendent certains critiques de cinéma. La caméra ne s'arrête pas sur la mort elle-même, mais sur ses conséquences.
Toujours Hamnet n'est pas seulement un film sur la mort. Il s'agit d'une méditation sur la raison pour laquelle les écrits de Shakespeare continuent d'être importants, à savoir sa capacité à universaliser la condition humaine. La tragédie privée au centre de l’histoire devient quelque chose de bien plus vaste : une réflexion sur l’amour parental et le caractère aléatoire de la souffrance.
Cela contraste fortement avec la tendance de plus en plus bourgeoise à considérer Shakespeare avant tout comme un instrument culturel de la suprématie anglo-saxonne. Cet argument – récemment réfuté par Patrick West – abaisse Shakespeare du statut de grand dramaturge à celui de symbole d’une tradition exclusive. Hamnet réfute catégoriquement cette opinion. En basant l'œuvre de Shakespeare sur l'amour, le chagrin et la confusion, le film souligne que son sens ne réside pas dans le pouvoir ou le prestige, mais dans notre humanité commune.
Les moments où le film intègre les propres répliques de Shakespeare – 'Dormir : peut-être rêver : Oui, c'est là le problème ; / Car dans ce sommeil de mort tous les rêves peuvent surgir…' – sont parmi les plus électrisants. Utilisés avec parcimonie, ils sont particulièrement efficaces – non pas comme décoration littéraire, mais comme révélation émotionnelle. Ces paroles, entendues à l'ombre de la mort de Hamnet, nous rappellent que les pièces ne sont pas des artefacts culturels abstraits mais des réponses à des expériences vécues. Le langage du Barde, si souvent aplati par la surexposition ou la suranalyse, reprend de la force.
Le film n'est pas sans limites. Parfois, le roman de Maggie O'Farrell (sur lequel est basé le scénario) aurait pu être utilisé plus largement, en particulier dans son exploration de la recherche de Shakespeare pour sa famille et de son bilan intérieur avec l'absence (en raison de sa renommée croissante, il passe plus de temps à Londres qu'avec sa famille, qui reste à Stratford-upon-Avon). Le film se replie également trop sur la suggestion, laissant sous-développés des fils narratifs potentiellement percutants. Une exploration plus approfondie de la distance physique et émotionnelle de Shakespeare par rapport à sa famille aurait pu ajouter encore plus de complexité à un portrait déjà convaincant.
Néanmoins, cette retenue peut aussi être lue comme une force. Hamnet résiste à la tentation contemporaine de surexpliquer le deuil ou de lui attacher une signification claire. La perte reste irrésolue, comme dans la vie. En ce sens, le film fait confiance à son public.
Hamnet est un film à la fois intime et expansif. Il commémore un moment historique spécifique tout en abordant directement les peurs universelles concernant la mortalité, le sens et la mémoire. Cela nous rappelle que les progrès – scientifiques, médicaux et sociaux – nous ont épargné beaucoup de souffrance, mais pas la réalité fondamentale de l'amour et de la perte. Cela souligne également pourquoi Shakespeare perdure : non pas parce qu’il représente la « suprématie culturelle », mais parce qu’il a exprimé avec une clarté inégalée ce que signifie être humain.
À l’heure où l’art est de plus en plus réduit à l’idéologie, Hamnet offre quelque chose de plus rare et de plus précieux : une méditation humaine sur le chagrin qui transcende le lieu et le temps. Ce faisant, il nous rappelle la puissance et la clarté des drames intemporels et universels du barde sur la condition humaine.
Neil Davenport est un auteur basé à Londres.
Regardez la bande-annonce de Hamnet ci-dessous :
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